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Sortie DVD de Mix-up de Françoise Romand

lundi 6 août 2007, par Frédéric Aron


LE CINÉMA COMME LANGAGE UNIVERSEL

En 1936, en Angleterre, deux bébés sont échangés par erreur à la maternité. La vérité éclatera 20 ans plus tard. Avec la complicité des protagonistes, Françoise Romand raconte comment ce méli-mélo a bouleversé leur vie.


Merci aux éditions Lowave de nous faire découvrir le premier film de Françoise Romand. Car c’est un véritable bijou. Tout au long d’un récit passionnant, ce documentaire d’une heure invente une forme unique, ciselée tant par la liberté et l’inventivité d’une cinéaste inspirée que par l’aventure humaine que constitue le film. La complicité entre la réalisatrice et les personnes filmées aboutit à une mise en scène déroutante. L’image brute du 16mm, la simplicité d’une caméra souvent frontale et le témoignage des protagonistes contrastent avec un recours permanent à la fiction : mise en place des situations et des déplacements, découpage des scènes, texte répété... non pas par souci de maîtrise du réel, mais au service d’un jeu auquel tout le monde participe. Les objets donnent lieu à des gags, les personnages se déplacent dans le cadre comme dans les cases d’une marelle, les passagers d’un bus impérial composent un chœur, on écrit à la peinture colorée sur les murs de la ville... La réalité est reconstruite à travers l’imaginaire - ce qui pourrait définir le regard documentaire, loin de toute illusion de transparence. C’est la méthode Romand : « Je demande à la personne que je filme de me raconter telle anecdote en faisant telle action devant la caméra. Je leur fais répéter, je fais plusieurs prises. Je les amène à raconter leur histoire de la façon la plus concise possible, j’essaye d’affiner ce qu’ils me racontent, tout en gardant leur vocabulaire qui révèle beaucoup de leur personnalité. Je les dirige comme des acteurs dans une fiction [1]. »

La relation, l’échange et la confiance sont au cœur de sa pratique documentaire. Et le film est d’autant plus touchant que le tournage transparaît comme un événement libérateur pour les acteurs d’une histoire difficile. Pendant 20 ans, un couple est resté convaincu que leur fille avait été échangée par erreur avec un autre bébé au moment de l’accouchement, tandis que les autres parents refusaient d’envisager une hypothèse qui se vérifiait davantage chaque année sur le visage des enfants. Alors qu’une mère multipliait les démarches jusqu’à l’obsession pour prouver la vérité, une autre se réfugiait dans le déni, brûlant des photos qui s’avéraient trop parlantes pour imposer sa fiction à la réalité. En dépit du silence, le secret a infusé au sein des deux familles dans une vibration de signes que les enfants ne parvenaient pas à déchiffrer. Le récit s’attache d’abord aux personnages des mères avant de suivre les filles, Valery et Peggy, déjà la cinquantaine, pour remonter le fil de deux enfances interverties. La cinéaste se joue de notre propre confusion et multiplie la permutation des personnages dans l’image, si bien qu’on met un certain temps avant de s’y retrouver. Dans une cuisine ou un salon, miroirs, fenêtres et portes vitrées découpent des cadres, des profondeurs et des reflets où mères et filles se figent dans des poses inquiétantes de tableaux surréalistes.

Ailleurs, le passé et le présent se rencontrent dans un même plan. Deux fillettes, qui déambulent en équilibre sur des rails de chemin de fer, incarnent Val et Peg dans des souvenirs que celles-ci rejouent également à l’âge adulte avec leur(s) mère(s). D’autres membres de la famille interviennent. Ainsi, disproportionné comme Alice sous l’effet d’un champignon, le frère de Val, un grand barbu de 50 ans, se retrouve plié en deux, sous une table entre deux paires de jambes de femmes. Il raconte comment enfant, il a surpris une conversation entre adultes au sujet de Valery. Mais que faisait-il caché entre ces jupes ? Visuellement, ces souvenirs évoquent les vignettes d’un livre de contes d’un autre âge. Le plan où Valery succède à une fillette auprès de sa vraie mère devant une cheminée, récitant une comptine, évoque l’étrangeté propre à un souvenir de la petite enfance, à la fois familier et fictionnel, complètement réinventé. Le mélange entre la grisaille de Nottingham, le décor des intérieurs (les parents sont restés fidèles aux années 40) et l’empreinte inimitable des années 80 (dans les coiffures et les vêtements) renforcent cette perte des repères. Les strates de temps se superposent dans l’image et sont comme effeuillées par les personnages qui se racontent au plus intime d’eux-mêmes. « On a des couches à l’intérieur de nous, de nous enfants, de nous adolescents, on est fait de toutes ces facettes et ces couches-là, il suffit d’un petit déclic pour qu’elles reviennent » précise la réalisatrice dans un bonus.
Un carton rempli de lettres, une frange sur le front, les clichés d’un photomaton, l’ouverture de L’après-midi d’un faune de Debussy, le couinement d’un portail... Les sons et les objets jouent leur partition, les signes se répondent, les associations d’idées fusent, les scènes s’imbriquent comme une série de poupées russes. Mais la richesse du film excède l’habileté vertigineuse de sa construction. Quelque chose d’impalpable se dérobe à l’analyse. Françoise Romand fait toute sa place à l’imaginaire du spectateur qu’elle parvient à entraîner dans le mouvement du montage. Si ces portraits sont aussi bouleversants, c’est qu’ils nous renvoient à notre propre fragilité quant à la filiation, au secret, au mensonge et à tous les refoulements de l’enfance. Françoise Romand en parle elle-même très bien dans des bonus captivants : « J’adore les petits détails. Des détails qui révèlent tellement plus de l’inconscient des personnages que je filme, beaucoup plus que tout un discours, beaucoup plus qu’un commentaire. Ce sont les détails de l’inconscient. Pour moi, le cinéma est un langage universel parce que ça parle de l’inconscient. »
Après cette superbe mise en bouche, on rêve de voir ses autres films.

Rendez-vous en octobre et novembre 2007 à l’occasion d’une rétrospective au cinéma l’Entrepôt, à Paris.
À voir aussi, le site de Françoise Romand : www.romand.org

Frédéric Aron

Mix-Up
ou méli-mélo
De Françoise Romand

Musique : Nicolas Frize
France - 1985 - 80’- 16mm - Couleur - 4/3
Sortie France du DVD : 2005
Éditeur : Lowave
VO : anglais - Sous-titres : français, anglais, allemand.

Bonus : témoignage de Françoise Romand, interview de Jonathan Rosenbaum (critique américain), biographie, filmographie.

Prix conseillé : 25 €




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