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Sortie du coffret Blu-ray/DVD : « Dragon Inn » et « A touch of zen » de King Hu

jeudi 22 septembre 2016, par Édouard Sivière


L’AVENTURE, C’EST TOUT UN ART

Dragon Inn et A touch of zen, que Carlotta réunit cet automne en DVD et Blu-ray après l’avoir fait dans les salles en 2015, sont les deux premiers films réalisés par King Hu pour le compte d’une compagnie indépendante installée à Taïwan (ou, comme on disait alors, à Formose). Bien qu’ayant effectué des débuts extrêmement prometteurs, y compris aux yeux du grand public de Hong Kong, Hu avait décidé de quitter en 1966 la fameuse Shaw Brothers afin d’échapper pour de bon aux coupes imposées par le tout puissant Run Run Shaw. Classiques du wu xia pian, le film de sabre chinois, ces deux films de 1967 et 1971 ont de très nombreux points communs que leur voisinage fait encore mieux ressortir. Leurs trames respectives, notamment, se ressemblent fortement : dans les deux cas, nous assistons à la fuite, sous la dynastie Ming, des membres d’une famille dont le père, ministre loyal, a été assassiné par les eunuques tenant les rênes du pouvoir policier, ainsi qu’au combat contre ces despotes mené par les victimes elles-mêmes ou bien par des alliés inespérés.
Avec Dragon Inn, qui connut un immense succès en Asie, King Hu joue à fond la carte de l’aventure, évacuant toute psychologie au bénéfice de l’établissement des stratagèmes et du spectacle des arts martiaux. Dans ce cadre, les personnages sont présentés une fois pour toute, ce qui n’empêche pas que l’on puisse les trouver attachants, en particulier ceux chargés du charisme de leur interprète, Chun Shih ou la débutante Hsu Feng. Les affrontements qu’ils mènent sont filmés par le cinéaste de manière très variée. Tantôt l’impossible (vitesse d’exécution ou prouesse physique) est rendu possible par le montage ou par le système de caches que peuvent procurer les éléments de décor bien disposés, tantôt les mouvements chorégraphiés sont appréciés grâce à des plans longs et fluides. Le tout vise à préserver un certain réalisme dans la fantaisie, un certain sérieux dans le divertissement.

King Hu privilégie d’ailleurs les tournages en extérieurs réels, ce qui contribue à la tenue esthétique de ses films. Face à ces paysages, il fait preuve d’un grand sens de l’image, qu’il prolonge ici en lieu clos, dans cette auberge où tout se noue, en exploitant remarquablement l’espace. La partie centrale de Dragon Inn, multipliant les coups de théâtre entre quatre murs, apparaît cependant quelque peu répétitive, si brillante que soit la mise en scène, et le dernier segment est des plus bizarres, long combat durant lequel les bons doivent se mettre à cinq pour terrasser un maléfique et surpuissant eunuque. La limite de ce film de sabre, encore une fois réalisé avec un soin qui peut surprendre dans ce genre, est sans doute qu’il ne cherche aucunement à aller au-delà du pur spectacle. Pour autant, à côté des petits plaisirs qu’il peut procurer, on peut le voir dialoguer à distance avec d’autres productions d’aventures de l’époque, avec les films de samouraïs japonais, avec les westerns américains ou italiens. Bien que l’ancrage national soit fort à chaque fois, les échanges semblent évidents et constants, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre : emprunts esthétiques, bases dramaturgiques communes, importance de la topographie, du territoire et de la frontière…
Dragon Inn rencontra son public mais A touch of zen commença par rater le rendez-vous. Sa durée inhabituelle de trois heures effraya les producteurs et les distributeurs, et une première carrière sous une forme tronquée, reniée par le cinéaste, faillit le condamner aux oubliettes cinématographiques. Il fallut l’intervention du passionné Pierre Rissient pour que King Hu reprenne la main sur son film et puisse le présenter tel qu’il le voulait au festival de Cannes 1975. Depuis, A touch of zen est considéré comme l’un des plus grands films asiatiques, en Orient comme en Occident. Il s’agit cependant d’un classique qui ne ressemble pas à grand chose d’autre, tant il s’avère personnel et constamment surprenant à nos yeux. En rapport avec Dragon Inn, on observe à nouveau la grande qualité technique du metteur en scène mais celle-ci est alliée à une ampleur narrative et une profondeur thématique toutes différentes.
Devant cette œuvre fleuve faite de longues séquences, si l’on se place du point de vue de l’amateur d’arts martiaux, l’introduction prend ses aises sur près d’une heure et le premier combat se fait attendre. Cette première partie n’en est toutefois pas moins excellente, la souplesse de la caméra faisant vivre un petit monde d’artisans, faisant sentir le souffle du fantastique autour d’une vieille bâtisse, distillant bientôt le mystère à chaque pas et jetant la suspicion sur les identités. Comme dans Dragon Inn, mais de manière plus éclatante encore, les jeux de sabres donnent à voir, entre deux sauts extraordinaires, la beauté des mouvements dans leur continuité. L’attention n’est pas distraite : nous n’entendons à ces occasions que le bruit des lames qui s’entrechoquent, celui des vêtements fendant l’air et celui du souffle des combattants, sans aucun accompagnement musical. Et pourtant, c’est bien vers l’opéra que renvoient ces ballets guerriers.

Un autre choix singulier est opéré par King Hu, celui de n’éclairer réellement son obscure intrigue qu’au milieu du film par l’intermédiaire d’un long retour en arrière central. Celui-ci est dicté par la volonté de l’héroïne. Notre guide, nos yeux innocents, dans ce monde d’espions sanguinaires, c’est un écrivain public très intelligent mais sans autre ambition que de trouver un jour une gentille femme et de continuer à subvenir aux besoins de sa brave mère. Mais le récit (et l’écrivain avec) est propulsé par une femme, magnifique guerrière par la force du destin. L’actrice qui l’incarne est à nouveau Hsu Feng (qui retrouve aussi là, à ses côtés, Chun Shih), mais une Hsu Feng métamorphosée, plus belle et plus agile encore quatre ans après sa première apparition. Le temps et le ton font que chaque caractère est plus fouillé que dans le film précédent et l’émotion plus palpable. Elle est surtout ressentie durant le long épilogue, stupéfiant, déstabilisant presque, qui convoque les valeurs bouddhistes en pleine guerre des lames, valeurs qui circulaient jusque là discrètement, notamment à travers des plans de nature travaillés jusqu’à l’abstraction. Associé aux actes de révolte décrits tout du long, ce virage ultime donne à l’œuvre sa dimension politique, certes pas primordiale mais non négligeable. Ses richesses semblent ainsi multiples.
En le revisitant, on ne s’étonne plus que ce cinéma d’aventures signé King Hu, si inventif et singulier, ait parlé et continue à parler à tant de réalisateurs asiatiques des générations suivantes, et pas des plus mauvais, du Tsai Ming-liang de Goodbye Dragon Inn au Hou Hsiao-hsien de The Assassin, en passant par le Jia Zhang-ke d’A touch of sin.

Édouard Sivière

Dragon Inn

Long men kezhan
de King Hu

Avec : Lingfeng Shangguan, Shih Chun, Bai Ying, Tsao Chien, Han Xue, Han Ying-chieh, Hsu Feng, Miao Tien
Hong-Kong, 1967.
Durée : 111 min

A Touch of Zen

Hsia nu
de King Hu

Avec : Hsu Feng (Yang Huizhen), Roy Chiao (Hui Yan), Chun Shih (Gu Shengzai), Ying Bai (le général Shi Wenzhao), Hsue Han (le docteur Lu Meng), Han Ying-chieh (Hsu), Billy Chan, Chang Ping-yu, Lam Ching-ying, Tien Miao
Hong-Kong, 1970.
Durée : 200 min

Sortie France du DVD : 21 septembre 2016
Format : 2,35 - Couleur - Son : Dolby Digital 5.1.
Langues : français, mandarin - Sous-titres : français.
Boîtier : coffret
Éditeur : Carlotta Films




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