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Sortie DVD : « La Terre éphémère » de George Ovashvili

dimanche 16 octobre 2016, par Édouard Sivière


UNE PARABOLE ABKHAZO-GÉORGIENNE

Sur l’une des îles provisoires que forme de temps à autre le fleuve Inguri, entre l’Abkhazie et la Géorgie, un vieil homme arrive en barque. Il s’y installe, y construisant au fil des jours une cabane et y plantant du maïs. Sa petite-fille le rejoint. Au loin, des coups de feu se font entendre. Dans cette région à l’indépendance contestée, des soldats géorgiens et russes patrouillent. Un matin, le grand-père et la fille découvrent un blessé dans leur champ.

Le Géorgien George Ovashvili offre avec La Terre éphémère un deuxième long-métrage, après L’Autre Rive (2009), aussi simple qu’ambitieux. Profitant d’un phénomène naturel, l’affleurement saisonnier d’îlots fertiles sur le fleuve Inguri en décrue, il élève un petit récit quasi ethnographique au rang de parabole.
Les premières minutes donnent le ton. Longuement, méthodiquement, Ovashvili montre les différentes étapes de la prise de possession d’un bout de terre par un homme : son débarquement, son observation, ses mesures, puis sa construction d’un abri, avant qu’il ne se mette à travailler le sol… Des plans pragmatiques, techniques, alternent dans une magnifique lumière avec d’autres, purement contemplatifs, consacrés au paysage ou bien au visage marqué du protagoniste. De cette introduction qui prend son temps, toute musique est absente. Elle ne surgit qu’avec un événement : l’arrivée d’un deuxième personnage, la petite-fille, qui va mener le film vers d’autres rivages thématiques tout en suivant la ligne esthétique imposée dès le départ.
L’une des caractéristiques remarquables de La Terre éphémère est l’extrême rareté des paroles entendues. Si l’homme et la fille passent leurs journées ensemble sur l’île, ils ne se parlent presque jamais, se contentant la plupart du temps de quelques signes ou regards. Ils ne sont pas muets puisqu’ils ont parfois recours aux mots, mais ceux-ci ne sortent que lorsqu’un échange véritablement important doit être engagé. Cela rend le mutisme acceptable, le fait passer pour autre chose qu’une coquetterie d’auteur. De la même manière, il est justifié, dans les moments où d’autres personnages finissent par intervenir, par la barrière de la langue, le lieux choisi étant au cœur d’une région où se croisent et s’affrontent Géorgiens, Abkhazes et Russes.
Dépourvue de véritables dialogues, l’œuvre est en revanche remplie de sons chargés de rappeler constamment la présence de la nature. Elle est également faite de lenteur, de calme et d’austérité dans sa forme, ce qui n’empêche nullement que les plans dont elle est constituée soient particulièrement expressifs, par les angles privilégiés, les mouvements fluides (aquatiques, pourrait-on dire) de caméra, la lumière et l’organisation spatiale. Pris isolément, ces plans ne racontent pas forcément quelque chose, mais leur agencement donne naissance à un récit symbolique tendant vers la fable.
L’apparente simplicité des actions décrites dessine ainsi, peu à peu, une parabole à plus large portée. En installant ses personnages dans cet espace précaire, le cinéaste a souhaité nous entretenir de l’humanité et de sa condition, de la nature, de sa permanence et de sa fragilité, mais aussi de politique, de façon filtrée, en évoquant les questions de territoire et de possession de terrain. Son film est bien sûr, aussi, un film de temps de guerre, une histoire d’entre-deux feux.
Dans un tel cadre géographique, obtenir de belles images ne semble pas difficile mais George Ovashvili parvient à les faire vibrer. Les premières séquences le démontraient tout de suite : tout est affaire d’observation, d’écoute, de sensations. La mise en scène magnifie en même temps qu’elle se cale sur le cours naturel des choses. Ce sensualisme entraîne également, à force de plans sur des jambes découvertes ou sur un dos nu, vers un érotisme bunuélien de la jeune fille dont nous avions perdu l’habitude.
La montée de la menace guerrière, notamment en rapport avec ce thème de la féminité, fait craindre sur la fin de voir le symbolisme se muer en lourde démonstration-dénonciation avec conflits attendus. Or, de manière toute aussi logique mais plus appréciable, un retour s’opère plutôt vers le rapport à la nature. La première partie inscrivait l’œuvre dans un contexte primitif, la dernière boucle la boucle en renvoyant d’une autre façon vers une époque passée, celle du cinéma muet. En effet, pour clore le récit, Ovashvili laisse la nature décupler ses forces, assombrit son image, fait gronder sa bande-son et fait remonter des images de lutte à la Sjöström, à la Griffith ou à la Koulechov.
Comme tous les films désirant en dire beaucoup mais indirectement, La Terre éphémère peut sembler au spectateur très puissant ou trop lourd. Il se rapproche parfois du cinéma de Béla Tarr, en plus découpé et plus clairement narratif. Il ne faut cependant pas trop s’effrayer de sa radicalité apparente car il prend bien la forme, au final, d’une fable humaniste.

Édouard Sivière

La Terre éphémère

Simindis kundzuli
de George Ovashvili

Avec : Ilyas Salman, Mariam Buturishvili, Irakli Samushia, Tamer Levent

Géorgie, Allemagne, France, République Tchèque, Kazakhstan, Hongrie, 2014.
Durée : 96 min
Sortie cinéma (France) : 24 décembre 2014
Sortie France du DVD : 9 avril 2016
Format : 1,85 - Couleur - Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : russe - Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Blaq Out

Bonus :
Entretien avec le réalisateur (14’ - VOST)




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