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Sorties des coffrets DVD des films de Sylvain George

samedi 12 novembre 2016, par Édouard Sivière


LA RÉVOLUTION NE SERA PAS TÉLÉVISÉE… MAIS ELLE SERA FILMÉE EN NOIR ET BANC

Depuis dix ans, Sylvain George réalise avec pugnacité des films documentaires, courts ou longs, aussi politiquement engagés qu’esthétiquement recherchés. Son champ d’intervention est celui dans lequel se débattent les migrants, les sans-papiers, les activistes, les manifestants anticapitalistes... Ses lieux de tournages sont la « jungle » de Calais, les rues et les squats parisiens, la place madrilène Puerta del Sol… Son principe de mise en scène, un ordonnancement poétique des images brutes, sans commentaire.
Ce cinéma est un cinéma militant, qui demande cependant un effort à son spectateur. Notre attention et notre réflexion sont réclamées au-delà de notre capacité d’indignation devant les réalités placées sous nos yeux. L’Impossible / Pages arrachées et Qu’ils reposent en révolte sont des essais documentaires, déstabilisants par leur air de déambulation et leur succession d’images dont les rapports ne sont pas explicites. Le premier est formé de cinq parties distinctes, tournées à Calais ou à Paris, en Super 8 ou en vidéo, faites d’images actuelles ou d’archives, traversées de cartons et d’éclats sonores, abordant différents thèmes, de la condition des migrants à la trahison des gauchistes de mai 68 selon Guy Hocquenghem en passant par les manifestations contre le CPE sous Sarkozy. Le deuxième nous entraîne pendant cent-cinquante minutes dans les pas des réfugiés en survie dans les environs de Calais. Passant d’un endroit à l’autre, il nous renseigne sur des conditions extrêmement précaires, sur des peurs (celles des contrôles et des arrestations), des actions dangereuses (s’enfuir, passer de hauts grillages, s’accrocher à des camions, « effacer » ses empreintes digitales), des envies irrépressibles de partir (vers l’Angleterre).
Troisième long métrage, Les Éclats prolonge le deuxième, constitué qu’il est de séquences ayant « chutées » du précédent. Tournées aux mêmes endroits et dans le même temps (entre 2006 et 2010), les images assemblées là, de manière plus impressionniste et plus éclatée encore, peinent quelque peu à justifier l’utilité d’un tel addendum sous forme de film à part entière, le fil narratif se faisant de surcroît de plus en plus fin, voire invisible. Vers Madrid, en revanche, quatrième effort au long cours, prend une autre voie, tout en reposant sur les mêmes bases. Il s’agit cette fois, pour Sylvain George, d’accompagner le mouvement des « indignés » espagnols de 2011-2012.

Ces films, comme les courts métrages qui les entourent, cherchent et se cherchent, comme tout documentaire de création qui se respecte. Les partis-pris de réalisation y sont constamment soumis aux flux du réel, l’improvisation est la règle et impose la réactivité. Ensuite, montage et mixage se chargent de donner la forme. Il y a toujours un risque de manipulation, d’autant plus quand le sujet est brûlant et politique, dès qu’il y a coupe et même à partir du moment où il y a cadrage. Toute image est orientée, au contraire de ce que prétend la télévision mensongère. Sylvain George sait très bien cela et assume sa position, restant toujours du même côté et proposant son point de vue alternatif. Une position qui n’est, physiquement, pas toujours facile à tenir et qui peut être dangereuse. La témérité du cinéaste peut impressionner puisqu’il se retrouve toujours face aux CRS et policiers, même si, la plupart du temps, ceux-ci passent à côté de lui sans le toucher, à la poursuite d’autres cibles. La position du filmeur est parfois troublante, pour nous comme pour lui, certainement.
La tension n’en est pas moins forte et douloureuse, les flambées de violence finissant presque toujours par se faire en vagues et en mêlées soudaines. George regarde les forces de l’ordre, françaises ou espagnoles, bras armé de l’Etat, sans jamais leur donner la parole, réservée aux migrants ou aux manifestants. La police n’est vue, justement, que comme une force à qui échoit une mission. Parmi les mille questions posées par ce flot d’images, des problématiques migratoires à celles de la reprise en main populaire de la chose politique, émerge donc celle-ci : quelle police dans nos démocraties ?
La brutalité et la violence ne sont pas tout dans ces documentaires. Les discours indignés ou les témoignages poignants non plus. Les moments plus posés y prennent beaucoup de place. Le quotidien s’observe longuement et les intermèdes contemplatifs sur la nature ou l’architecture s’insèrent à intervalles réguliers. C’est que le cinéaste en recherche l’est aussi sur le plan du rythme cinématographique, choisissant généralement les plans courts dans des séquences étirées, variant les vitesses et les niveaux de tension, privilégiant le détail au plan d’ensemble, n’ayant pas peur de la répétition. Aux côtés des migrants, il transmet à travers ses choix de mise en scène l’idée de passage et d’entre-deux. Filmant des personnes arrivées là pour repartir dès que possible, il insiste sur les traces qu’elles laissent. Ainsi, les multiples plans de détritus ne sont pas des plans de dénonciation (de conditions difficiles et encore moins d’une dégradation irresponsable). Ils signalent la trace, le passage continu, la présence invisible. Sylvain George procède de cette façon, passant constamment du témoignage direct à l’allusif.

Esthétiquement, je n’ai pas encore parlé du principal. Les images sont, sauf rares exceptions, en noir et blanc contrastés, noir profond et blanc parfois aveuglant. En ressortent une grande beauté et quelques interrogations. Il y aurait là, peut-être, une atténuation de la réalité enregistrée mais après tout, les événements et le contexte suffisent à créer le choc. Par ailleurs, ce qui se déroule sur l’écran n’est presque toujours parfaitement situé dans le temps et l’espace qu’en bout de course, soit au générique de fin. Eviter la couleur donne un cachet d’intemporalité et, dans ces cas précis, l’impression d’un éternel recommencement, des galères et des luttes. Enfin, le contraste chromatique redoublerait-il l’engagement du cinéaste ? Noir contre blanc ? Presque sous forme de boutade, on peut se dire pourtant qu’un retournement des valeurs est parfois effectué, noir et blanc se voyant inversés le temps de quelques plans. À d’autres moments, c’est la vitesse de défilement qui est altérée. Tous ces choix sont à l’origine d’un balancement, parfois inconfortable pour le spectateur, entre l’intervention et la contemplation. Et ces films sur les combats d’aujourd’hui, paradoxe supplémentaire, ravivent de nombreux souvenirs, d’autant plus lorsque le Super 8 est utilisé. Une filiation se révèle : ce cinéma prolonge en quelque sorte les essais documentaires autour de mai 68, les engagements de Godard ou de Solanas et, plus loin encore, les courts métrages poétiques et politiques de Franju, Resnais ou Marker.
Le témoignage brut sur une situation n’empêche pas de s’exercer à l’art cinématographique. Sylvain George tente de créer et de militer « autrement », jusqu’à prendre le risque de faire lâcher prise à son spectateur. Avec ses images de « jungle », de zone portuaire, de rues occupées, avec ses gros plans sur les mains abimées des migrants calaisiens ou sur les visages d’une belle jeunesse espagnole, il nous fait cependant, avec force, nous interroger sur nos propres convictions et nos façons de les exprimer, souvent trop timides. Ses films encouragent et usent. Dédiés à des mouvements revendicatifs précis, ils nous laissent, en ces jours où les mauvaises nouvelles continuent d’affluer d’à peu près partout, nous demander : qu’en est-il aujourd’hui, qu’en est-il maintenant ?

Édouard Sivière

Newsreel expérimentaux

L’Impossible (Pages arrachées)
Vers Madrid : The Burning Bright

Des figures de guerre

Qu’ils reposent en révolte
Les Éclats

Sortie France du DVD : 5 avril 2016
Format : 1,37 - Couleur - Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : français.
Prix public conseillé : 19,90 € x 2
Éditeur : Potemkine Films
Collection : Une collection documentaire

Bonus :
- Les Nuées (#1), court métrage
- Nocturne, court métrage
- Nocturne Blanc – Chasseur, court métrage
- No Border, court métrage
- Vues d’ici, vues d’ailleurs : scènes inédites
- Bande annonce & musique d’Archie Shepp
N’entre pas sans violence dans la nuit, 2005 (20’)
Contrefeux 06, 2006 (17’)
Europe Année 06 (Fragments Ceuta), 2006 (12’)
Un homme idéal (Fragments K.), 2006 (21’)
Ils nous tueront tous, 2009 (10’)
Les Nuées (#2), 2012 (7’)
• Armes, le poème noir, 2015 (11’)
• Livret 12 pages




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